Saisir l'instant
avant qu'il meure
Je suis née à la photographie à l'âge de 19 ans. À la photographie numérique comme à la photographie argentique ; au noir et blanc comme à la couleur ; au clic miraculeux qui capture l'instant au moment même où il va mourir comme à l'art magique de développer la pellicule. Longue naissance, évidemment, formation jamais achevée.
Que m'a appris la caméra ? À voir — à voir ce que chaque détail du monde ordinaire a d'unique, d'irremplaçable. À comprendre qu'un regard instantané, c'est aussi un regard alenti, qui soudain défamiliarise ce monde moderne où la vitesse est reine. À renouer avec mon « inconscient visuel » (Walter Benjamin).
Quand je descends dans la rue (pas de studio pour moi, ce n'est pas mon lieu, pas mon royaume), caméra au poing, les portraits que je fais me sont dus. Va-t-on demander son autorisation à une rue, à une maison, à un oiseau ? Je veux saisir les hommes et les femmes, comme tout le reste, sans pose ni trucage, dans une lumière naturelle et imprévisible afin de garder trace d'un espace poétique en constant renouvellement.
« Pourquoi ? Parce que, si la photographie m'intéresse, c'est dans la mesure où elle manifeste une sensibilité singulière à l'incongruité et au non-conformisme — y compris dans leurs formes les plus inattendues, de celles qui surgissent au sein même de l'empire du conformisme : le monde du luxe, du consumérisme, des marques, de toutes ces tentatives de l'humain anonyme pour s'inscrire dans la ville comme si c'était le lieu de publicité ultime — mais aussi des déchets, des résidus, des deuils. »
Au fond, je cherche la vérité du trompe-l'œil. Je veux faire parler les images, ou plutôt les laisser parler : c'est pour cela que je me fie aux associations visuelles, que j'ouvre les yeux et les bras au hasard et à la sérendipité, partant pour photographier les visiteurs d'un musée et finissant par traquer les tatouages des passants — ou l'inverse…